"Je m’appelle Bernard Topo. Je viens de Bruxelles en 2027, via une application que j’ai développée pour communiquer avec un passé où se pressentait déjà l’omnipotence de la technologie (l’ardoise digitale est comme le prolongement de la main) et des réseaux sociaux (les Faceblokoeurs veillent sur nos rapports humains et les Gog+ surveillent nos agissements).
L’évolution ne s’y décline pas en révolution : les pouvoirs financiers sont suprapotents, la politique brille par son absence, les technocrates exécutent et seule l’existence personnelle pimente encore d’un brin d’humanité ce futur qui vous est proche. Si proche que vous pouvez vous y retrouver et à la fois si lointain qu’on peut envisager ce constat comme l’un des multiples avatars de l’Histoire."

vendredi 13 avril 2012

24 heures


Fin de l’épisode précédent : (…) Sa conclusion tomba comme une ardoise en panne : « Je comprendrais fort bien que vous puissiez vous sentir dépossédé, mon cher Topo ! … D’ailleurs, nous avons prévu de vous laisser vingt-quatre heures pour réfléchir à la question ! ».

Episode 94. Mercredi 14 04 2027.Réfléchir, c’est ce que j’ai fait toute la nuit. A  force, j’y vois de moins en moins clair sinon le fait que je suis totalement évincé par un jeunot, trois mois après avoir effectué mes premières expériences ; rappelez-vous, c’était le 15 janvier, le jour où un FaceBlokoeur me demandait si je connaissais Timothy Fastoche. Ironie du sort, c’est précisément un Timothy Fastoche qui m’évacue de TimeWeather ! J’ai d’ailleurs deux mots à dire au mien, ce sombre ectoplasme qui prétend vivre en 2031, celui-là même qui d’une main me fait miroiter des avancées notoires du développement de mon appli TempoTopo’ et de l’autre me la confisque par ce Chefy Thomas-Tito interposé !


Sophie Montana serait-elle donc de mèche ? En est-elle, elle aussi ?


En définitive, je ne sais plus trop qui est avec qui ou qui est contre qui, mais, de jours en jours,  je commence à admettre l’idée que Timothy Fastoche est bel et bien un groupe plutôt qu’un individu. Mon vieux Steve Domino ne rêvait donc pas à voix haute, lui, le vieil anarchiste devenu enfin sans dieu ni maître (quoique surtout sans compte à rendre à quiconque) ; je conçois bien que cela doit lui plaire, un programme foireux d’insurrection citoyenne projeté par une bande d’hurluberlus ! Par ailleurs, qui sait si je n’en fais pas partie moi-même à mon insu ?


Il n’empêche que tout ceci ne me fait pas avancer d’une case. Mon avenir à TimeWeather est incertain. Vais-je vers une promotion compensatoire ? Serai-je relégué à une fonction subalterne ?  Et, une fois que Chefy Thomas-Tito m’aura totalement dépossédé de mon appli TempoTopo’, pourrais-je seulement l’utiliser avant qu’elle ne sorte officiellement du giron de l’entreprise ?


Quelle est en réalité ma marge de manœuvre ?, me suis-je lamenté jusqu’au terme du délai imposé. Tout ce temps, Lorrie observait ma torture d’un œil métallique, sans âme : elle me serinait sans relâche d’accepter mon sort, tout simplement, et d’attendre sereinement la suite des évènements. Serait-ce une juste intuition de sa part ?  Mais comment lui faire confiance depuis que j’ai pu constater à quel point cette fille n’est même pas capable de déplorer la perte d’un géniteur. Tout un pan culturel d’éducation semble lui faire défaut et je m’en sens seul et unique responsable. 


Pourtant, je pense de même qu’elle, à l’instar de la sentence : « Si tu tombes dans le fleuve, laisse-toi émerger dans le sens du courant, c’est ta seule chance d’en réchapper !».

jeudi 12 avril 2012

dépossédé


Fin de l’épisode précédent : « Enfin, en insinuant qu’il ne m’avait quasiment jamais connu auparavant, lui aussi avait pesé de tout son poids (façon de parler car il est frêle comme une vieille branche !)  sur mon passé. Pour ma part, j’étais persuadé du contraire : sa mémoire se flétrit, me rassurais-je pour l’excuser. N’était-ce pas un comble d’amnésie pour celui qui avait presque été mon grand-père ? »
  
Episode 93. Mardi 13 04 2027. Une visite IRL de Jean-Philippe, notre coordinateur TimeWeather, n’est jamais de bon augure. Cela signifie en général qu’une simple notification via ardoise digitale, voire même un contact par hologramme, ne suffirait pas pour circonscrire le problème.
De fait, J.P. ne semble pas être venu pour me parler du temps qu’il fait : son niveau 5 s’affiche clairement sur son visage gras. Je ne l’achèterai pas avec un chodkawa, je le sais, mais je le lui propose quand même. Il accepte et ce n’est pas un bon signe : qu’allait-il me faire avaler ? m’inquiétai-je en préparant moi-même nos boissons.
« Lorrie n’est pas là ? » me crie-t-il d’un ton badin, presque enjoué, car celles et ceux qui me connaissent à TimeWeather considèrent généralement ma nièce (devais-je encore l’appeler ainsi ?) comme une mascotte. « Non ! » ai-je répondu sèchement avant de déposer les tasses entre-nous en guise de protection, vaine, bien vu, bien entendu.


« Bref ! », poursuit-il, sa mine sanguine quelque peu ennuyée, « Nous avons pris une grave décision à votre sujet, enfin, plus exactement, disons que nous voudrions connaitre votre avis sur la question, Bernard ! ». Aïe ! L’intimité de mon prénom en prit un coup et le silence qui s’ensuivit n’était sans doute pas anodin : J.P. me laissait le temps de soupeser le sens du terme « décision », le temps pour lui de se ramasser en boule sur son siège.


« Je vous écoute, Jean-Philippe ! … Grave ? ».
«  C’est à voir ! C’est à voir !… Dites-moi, connaissez-vous le jeune Chefy Thomas-Tito ? », Ce genre de question m’avait été posée à plusieurs reprises depuis trois mois et, à chaque fois, cela n’avait certes rien amené de bon. En effet, J.P ne reprit même pas son souffle pour m’annoncer crûment que leur nouvelle recrue allait tout bonnement reprendre le développement de ma TempoTopo’. « Nous pensons qu’il pourrait performer votre appli avec une très grande efficacité. C’est un excellent développeur, vous savez ! Très compétent, très motivé, très… prometteur !… Qu’en pensez-vous, Bernard ? ».
 

« Merci, Sophie ! », était à ce moment la seule chose que je puisse me dire intérieurement. Simultanément, je constatais que les points de suspension font rarement bon ménage avec le langage verbal, à fortiori quand c’est pour annoncer une très mauvaise nouvelle. Ils ne sont là que pour gagner du temps, ou bien pour avaler une gorgée, … ou deux, comme si J.P. était en train de penser à ma place.
 

Sa conclusion tomba comme une ardoise en panne : « Je comprendrais fort bien que vous puissiez vous sentir dépossédé, mon cher Topo ! … D’ailleurs, nous avons prévu de vous laisser vingt-quatre heures pour réfléchir à la question ! ».

mercredi 11 avril 2012

pourquoi ?


Fin de l’épisode précédent :  « Ne soyez donc pas naïf, mon vieux Topo’ ! », ricana Timothy non sans condescendance, « Dites-vous bien que si votre appli est arrivée entre nos mains, c’est qu’elle a déjà fait le tour des développeurs de la planète ! »
.
Episode 92. Lundi 12 04 2027. Pourquoi moi ? Pourquoi ce Timothy de 2031 s’acharnait-il tant à me coacher ? Qui sont en réalité Chefy Thomas-Tito ou Chatey FotoSmith, ces anagrammes dont je finis moi-même par mélanger les noms ? Qui sont en vérité mon géant de Gog+ ou encore ce jeune homme sans abri ? Qui sont-ils tous, ces homonymes ? Que me veulent-ils ? Quelles sont leurs visées ? Quel est donc leur plan ?

Sans doute aurais-je dû poser toutes ces questions au premier de ma liste mais, hier, après qu’il m’eut une fois de plus aiguillé non sans pertinence dans mes recherches, je reconnais avoir préféré bénéficier de son aide que d’en chercher les motivations : disons que, en le harcelant de mes réflexions, je craignais peut-être de scier la branche sur laquelle il m’avait assis ! De fait, reste encore à savoir pourquoi ce Timothy me privilégie au détriment de Chefy Thomas-Tito, un développeur jeune, prometteur et de son bord qui plus est…

L’autre jour, mon vieux Steve Domino avait pourtant tenté d’apporter nombre de réponses à mes inquiétudes, il est vrai, mais, même si les trouver farfelues était peut-être une façon pour moi de fuir la réalité comme il me le suggérait, franchement, attribuer à une bande de saltimbanques un rôle d’insurrection citoyenne n’était à mon sens franchement pas crédible.

Enfin, en insinuant qu’il ne m’avait quasiment jamais connu auparavant, lui aussi avait pesé de tout son poids (façon de parler car il est frêle comme une vieille branche !)  sur mon passé. Pour ma part, j’étais persuadé du contraire : sa mémoire se flétrit, me rassurais-je pour l’excuser. N’était-ce pas un comble d’amnésie pour celui qui avait presque été mon grand-père ?  

mardi 10 avril 2012

mauvaise aventure


Résumé d’hier : «Maya effaça un restant de sourire et le blanc de ses yeux éclata dans son visage sombre : « A quoi joues-tu, TopoTopo’ ? Tu es en train de me tester ou bien tu te moques tout bonnement? ».
Car elle sous-entendait qu’il s’agissait « tout simplement » de moi. »
.   
Episode 91. Dimanche 11 04 2027. Maya n'est vraisemblablement qu'une diseuse de mauvaise aventure, voilà tout. Mais lorsque je tente de m'en convaincre, le coin du voile qu'elle avait agité devant moi m'aveugle, m'étouffe, m'assourdit davantage qu’un épais chiffon de mensonges. Tant et si mal que, le soir, je me suis couché aux côtés de mon fantôme utérin et ce n’était même pas un hologramme. Par dix fois au moins durant la nuit, je suis allé réveiller Lorrie pour m’épancher. Juste pour me prouver que moi-même j’existais bel et bien et qu’elle était forcément la fille de quelqu’un. Son empathie avait pourtant le don de m’agacer, ses « je comprends, je comprends, tu sais ! » finissaient par m’horripiler ; comment parvenait-elle à rester de marbre, sans réaction, sans émotion, sans un seul clignement des cils, quand je lui ai annoncé qu’elle n’avait peut-être pas de père, pas d’ascendance, aucune hérédité ? J’ai fini par la ranger dans son armoire en me jurant de lui appliquer d’urgence un complément d’humanité.

Dimanche noir, en vérité.

Aussi noir que le manteau de mon Timothy Fastoche d’opérette qui m’impose son holo’ dans mon salon. « Comment ça va, en 2031 ? », ai-je ironisé, les dents en pointe. Ce n’était peut-être pas le bon public pour une aussi grotesque saute d’humeur, mais cela eut tout au moins le don de me rasséréner. « La galéjade huile efficacement les rapports humains ! », me rétorqua-t-il, péremptoire, en se calant dans un fauteuil comme un vieil ami en visite.
A franchement parler, je ne le considère pas comme un ami, si l’on excepte notre rencontre forcée par le Réseau. Sans doute a-t-il perçu le défi dans me regard car il me répond du tac au tac : « Vous avez tort ! Je suis sans doute aujourd’hui votre seul et meilleur ami ! ». Mes prunelles s’agrandirent d’un cran pour le capter davantage. « Admettons que je sois le seul, en ce dimanche 11 avril 2027, à connaitre la destinée de votre TempoTopo’ ! », me décourageait-il sans ménagement.
- Soit !, ai-je dit, impuissant face au futur (tout comme au passé, du reste !). Et quelle est-elle, cher ami ? Je vous écoute…
- Cher Topo’, cher Topo’, cher Topo’… A quoi cela vous servirait-il de le savoir si vous n’êtes pas armé pour le comprendre ?
- Peu importe ! Je prends volontiers le risque, insistais-je.
- Non ! Non !… Le risque, dans ce cas, c’est moi qui le prendrais… Mais, entretemps, parlons d’autre chose, voulez-vous ?         
Voilà alors qu’il me félicite des avancées de mon travail, avec exubérance et force compliments, si bien que j’en oublie presque qu’il m’a tendu une perche pour finalement me la déposer hors de portée.  
 
« Néanmoins, Monsieur Topo’… », (et était-ce une conclusion peu positive de sa part ?), « Il m’est avis que… si je ne vous donne pas un coup de pouce, il se pourrait que les recherches de Faceblok, Démagog+ et consorts aboutissent bien avant les vôtres ! ».
- Avant les miennes ?… Mais ils ne sont nulle part, hormis peut-être ce Chaty ou  Chatey, ce nouveau collègue de TimeWeather !
« Ne soyez donc pas naïf, mon vieux Topo’ ! », ricana Timothy non sans condescendance, « Dites-vous bien que si votre appli est arrivée entre nos mains, c’est qu’elle a déjà fait le tour des développeurs de la planète ! ».

lundi 9 avril 2012

tarots


Fin épisode précédent ; « Dans la liste proposée, ç’avait été ce visage chocolaté à la moue dubitative qui s’était vite imposé : Maya, 39 ans, cartomancienne.
Intuitivement, j’avais imaginé qu’elle serait mon élément manquant du moment.
 ».

Episode 90. Samedi 10 04 2027. « Cartomancienne, comme à l’ancienne ! », disait-elle être sa devise, mais c’était surtout un trait d’autodérision.
Maya, psychosociologue à l’origine, travaille à HistoGram, la référence en matière de reconstitutions historiques, plus particulièrement dans les anciens lieux de culte. « Je suis chef du rayon Esotérisme ! », ajoute-t-elle encore, au mitan d’une pinte de rire inimitable qui me faisait d’emblée un bien fou. Humour et spontanéité allaient certes jalonner la journée, mais je ne savais pas encore ce matin que Maya m’emmènerait dans une introspection, assez radicale je dois le dire.

Cela avait commencé fort, dès notre première discussion hologrammique. « TopoTopo’ ! » comme elle aimait à dire, " Même sans tarots, je vois en toi comme en plein jour, mon frère. Dis-moi, dis-moi combien ta vie n’est plus celle d’autrefois !
"
- C’est exact !, avouai-je d’autant plus volontiers que cela ne m’engageait à rien.
« Dis-moi, dis-moi, mon frère, que tu as vécu un drame assez récemment ! ».
- C’est exact !, répétai-je avec une pensée émue pour Cécilia dont j’oubliais déjà le visage après deux ans seulement.
« Dis-moi, dis-moi à présent que tu as un rapport particulier avec le passé ! »
- C’est encore exact !, ânonnai-je en me demandant où sa clairvoyance allait donc s’arrêter.
« Dis-moi, TopoTopo’… », m’acheva-t-elle, avec ce rire large et ronflant qui devait lui être son ordinaire, « Comme tout un chacun, ces trois questions t’ont bluffé, dis-moi ? ». J’acquiescai, un peu mortifié.

Eh bien, de l’avis de Maya, elles n’auraient pas dû autant me souffler, car tout le monde, selon elle, y répond par l’affirmative. Paraît-il que c’est une astuce de mise en condition du sujet : chacun en effet estime avoir une vie différente aujourd’hui d’hier, une majorité a perdu un proche ou vient de subir un revers dans les cinq dernières années et la totalité entretient des rapports positifs ou négatifs avec son passé. Une fois ferré de la sorte, le sujet est mûr pour se laisser aller aux confidences ; il ne reste alors plus au devin qu’à bondir et rebondir du symbolisme des tarots aux images mentales de l’individu.
Bien sûr, commentait Maya, ceci n’est que l’aspect folklorique de la cartomancie.

En effet, plus tard dans la journée, cartes tirées au hasard et sur table cette fois, elle avait aussitôt repéré l’accident de Cécilia et de mon frère, deux années auparavant. « Mais ton problème, TopoTopo’, c’est que tu n’as jamais eu de frère, mon frère, si j’ose dire ! », et Maya de s’esclaffer bruyamment une fois de plus. Tout passe mieux avec le rire, essaie-t-elle de me convaincre, mais je n’en étais plus très persuadé.
« Soit ! Supposons ! », grinçai-je, peu convaincu par une telle assertion, « Alors, MayaMaya, dis-moi qui était donc cet amant qui accompagnait ma femme ? ».
Maya effaça un restant de sourire et le blanc de ses yeux éclata dans son visage sombre : « A quoi joues-tu, TopoTopo’ ? Tu es en train de me tester ou bien tu te moques tout bonnement? ».
 
Car elle sous-entendait qu’il s’agissait « tout simplement » de moi.  

dimanche 8 avril 2012

puzzled



Fin de l’épisode précédent : « A moi demain de bilanter et de projeter pour les jours à venir, à moi demain de me choisir une facegirl d’un jour ou deux, à moi demain …
Mais que faisais-je donc le dimanche de Pâques 2012 ? »

Episode 89. Vendredi 09 04 2027. Journée de travail achevée, en  pleine expectative quant à mon passé. Depuis hier, c’est vrai, me taraudent des interrogations existentielles car j’ai la nette impression que ma mémoire est aujourd’hui vague et lacunaire. De fait, ai-je seulement des réminiscences de mon adolescence et de mes premières années d’adulte ? Qu’ai-je comme souvenirs précis de Cécilia, par exemple, sinon un visage  flou et, d’une manière diffuse, de nombreuses années passées ensemble ? Et de sa liaison avec mon frère, je n’ai d’autre preuve tangible que celle de leur accident ! … Aussi, ai-je vu ma mère vieillir depuis mes dix ans ? Dans ma tête, elle demeure à tout jamais une jeune femme pétillante alors qu’elle aurait maintenant plus de trois fois vingt ans.
 
Rendez-vous compte : au fur et à mesure que je parcourais les actualités d’autres décennies dont j’aurais dû me rappeler ne serait-ce que l’essentiel, ma propre réalité s’égrenait en autant de questions. Ma conclusion m’amenait peu à peu à penser sérieusement que je n’avais pas existé pendant des lustres. N’avais-je pas une origine extraterrestre ou quelque chose du genre ? me disais-je encore dans un instant de délire.

Heureusement que j’avais choisi tôt matin celle qui passerait ces deux prochains jours en ma compagnie car, en fin d’après-midi, désemparé, esquinté, délabré, je n’aurais plus été apte à faire aucun tri.
Dans la liste proposée, ç’avait été ce visage chocolaté à la moue dubitative qui s’était vite imposé : Maya, 39 ans, cartomancienne.
Intuitivement, j’avais imaginé qu’elle serait mon élément manquant du moment.

semaine 12 (82-88)

TOUTE LA SEMAINE 12
(épisodes 82 à 88)
EN UN COUP D’ŒIL !
 
Episode 82. Vendredi 02 04 2027. Je suis de très mauvaise humeur. Primo, j’ai dû caser Lorrie dans son armoire car sa pertinence coutumière ne m’est d’aucune utilité pour digérer le boniment de mon vieux Steve. Dans « boniment », on trouve d’ailleurs les racines « bonus » et « mensonge » ; c’est ainsi que je qualifie son baratin, avec tout le respect et la tendresse que je lui dois. A vrai dire, je ne compte même pas le répéter ici : je ne tiens pas à dégrader mon discours par un scénario de la pire sociale-fiction qui soit !
Secundo (et de plus !), j’ai rendez-vous cet après-midi avec mes collègues au « Sixties years after », un bar rétro’ qui ne diffuse que de la musique des sixties-seventies et offre une carte idoine de bières et de plats d’époque. Cela fait presque deux mois que nous n’avons plus eu une de ces réunions conviviales, et, cette fois, cela me fait souci de retrouver Sophie Montana entre quatre-z’yeux. Malvenu sans doute d’étaler notre différent en public mais, vu sous un autre angle, si je ne dis rien à propos de mes soupçons à son encontre, pour qui passerai-je si un jour cela se savait ?
Episode 83. Samedi 03 04 2027. La notification officielle (je ne suis plus habitué à recevoir des messages écrits avec autant de protocole) de TimeWeather, qui entérine les propos d’hier de Sophie Montana, est arrivée tôt ce matin, comme si les N supérieurs voulaient absolument que je me mette illico à la tâche.
En substance, et dans leur style de message-maison, plutôt décontracté : « … Ton appli’ TempoTopo’ nécessite encore de profondes modifications pour être opérationnelle à 150%, tu le sais. Mais je ne suis pas le seul à compter sur tes compétences pour en finaliser le développement. Entretemps, elle sera utilisable en version bêta-labo pour tests internes et… bla bla bla… etc. J.-P. ». Jean-Philippe est le coordinateur direct de mon équipe, celui par qui gravitent toutes les infos montantes et descendantes. C’est un gros débonnaire de N5 dont je me méfie car il a une tête d’hypocrite et des manières trop serviles pour être franches. Déjà qu’à partir du niveau 5, on n’utilise plus que les initiales et surtout plus les noms de famille ! J’espère pour lui que je me trompe mais J.-P., en chef qui se respecte, n’est d’ailleurs apprécié par personne et je ne suis pas le seul à le tenir à distance. Lui et Sophie, par exemple, sont comme les doigts d’un manchot : à mon avis, il y a dû avoir une affaire entre eux. Un faux-jeton et une garce ne peuvent pas faire bon ménage !
A propos de Sophie, elle a beau prétendre avoir divulgué publiquement mes recherches pour mon propre bien, ma sécurité et ma pérennité, je demeure sceptique quant à ses bonnes intentions. « Tu es de toute façon le seul de TimeWeather à pouvoir finaliser la TempoTopo’ ! », essaie-t-elle de me caresser dans le sens du poil. Non, à mon sens, Sophie Montana et son acolyte, le jeune Chefy Thomas-Tito , ont bel et bien cru pouvoir reprendre l’appli' à leur propre compte sans y être en définitive parvenus. D’autant plus que lui aussi en est, un de ces Timothy-Fastoche comme ceux décrits par mon vieux Steve !

« Méfie-toi ! Ne te laisse pas embobiner ! » me harangue en permanence Lorrie, ma nièce. Finalement, elle aussi voit plutôt juste et ne délire pas autant que je l’imagine ! C’est tout-à-fait normal, du reste : n’est-ce pas moi qui l’ai… éduquée ?
Episode 84. Dimanche 04 04 2027. La fraicheur lumineuse du matin et un soleil torride à midi sont un cocktail détonnant pour un vrai dimanche comme d’antan : apéro et barbecue, dolce farniente et parties de boules arrosées d’alcool à l’anis. En l’occurrence, je suis vautré sur la terrasse d’un bar sur le toit d’une ancienne usine, à sept étages de hauteur ; j’ai une cruche d’eau augmentée à ma gauche et Lorrie à ma droite qui me grille mécaniquement des grillons ; le vent tiède nous rafraichit sous les parasols et, tout en dictant mon épisode du jour à mon ardoise digitale, je sens la sieste doucement m’envahir comme l’électron se libère de son noyau. 
Cela fera bientôt trois mois que je consigne dans ce journal les moments forts de mon existence. Outre la prouesse technologique de communiquer avec le passé (toutes proportions gardées, ce n’est qu’une petite quinzaine d’années en arrière !), ce monologue quotidien a pour seul effet d’évacuer mes craintes, mes angoisses ou mes doutes et, plus rarement comme aujourd’hui, d’afficher mes envies, mes certitudes et mes petits bonheurs. Comme déjà dit précédemment, je pense, l’essentiel est davantage pour moi aujourd’hui dans le plaisir de la parole écrite que dans l’espoir d’être lu ou entendu.
Une autre finalité ne serait sans doute qu’illusion réciproque entre vous et moi.
Episode 85. Lundi 05 04 2027. Et c’est parti comme un lundi d’antan, un vrai début de semaine comme on n’en fait plus. Concernant mon appli’ TempoTopo’, j’ai à établir mon plan de recherche ainsi qu’une ébauche d’échéancier à fournir pour vendredi, ainsi que me l’a suggéré J.-P. dans sa notification. En échange, je suis libéré de toutes contraintes, mais, quant à moi, je préférais nettement accomplir d’autres tâches pour m’abandonner entre-deux à mon développement comme un loisir.
N’empêche que, dès matin, la FaceBlokoeuse de service ne s’est pas gênée pour me rappeler mes obligations sociales dans le Réseau, en me tarabustant au passage : « Vous avez une sacré tendance à la misanthropie, n’est-ce pas, Monsieur Topo’ ? » grinçait son avatar qui affichait des quenottes plus blanches qu’un Gog+. Non, je n’ai pas vécu « un couple momentané » depuis un temps certain ; non, je n’ai répondu à aucune invitation évènementielle de ces dernières semaines ; non, je n’ai pas commenté d’infos amicales depuis longtemps ; non, je n’ai donné aucune information en pâture à quiconque ; rien de tout cela.
Ma position de N4 ne semblait guère lui suffire. C’était une bonne femme très procédurière - rien à voir avec Fatey ! -, bien retranchée derrière son anonymat de circonstance. Je ne lui ai pas caché un profond agacement : n’ai-je pas d’autres missions plus intelligentes à remplir ? De plus, elle se targuait de moraliser : « Attention, Monsieur Topo’, de misanthrope à sociopathe, il n’y a qu’un lien ténu ! ». Belle maxime, en vérité. A mon sens, cette fille bornée, obtuse et têtue n’est qu’une psychopathe à qui l’on a offert une jolie casquette, un masque et des galons. De rage, j’ai esquissé le geste de me déconnecter de FaceBlok et consorts, quoi qu’il arrivât par la suite.
… Quoiqu’IL arrivât par la suite, c’était le cas de le dire car c’est le moment précis qu’IL avait choisi pour s’hologuer comme une fumée noire d’incendie. Pareil à la fois précédente, grand, tout de noir vêtu et la face blanchâtre, Timothy Fastoche en imposait, d’autant plus que, aujourd’hui, son hologramme était stable et semblait vouloir le rester. Je m’attendais à un long discours sur un ton monocorde, comme dans les pires scènes de science-fiction à la papa. Ce ne fut pas le cas.
L’homme s’est assis posément dans un fauteuil. « J’arrive droit de 2031, Monsieur Topo’ ! Cela ne devrait pas vous étonner, vous qui vous entretenez quotidiennement avec l’an 2012 ! », entama-t-il d’une voix suave et racoleuse. De fait, hormis l’hologramme, je ne me sentais pas dépaysé. D’ailleurs, je le lui ai dit. La réponse tomba comme un couperet : « … L’hologramme dans le passé ? C’est en effet fort récent mais il suffisait simplement de rebondir sur vos travaux, mon cher Topo’ ! ».
La complicité forcée de son sourire ne me disait rien qui vaille. Dans un sens, je pouvais être ravi d’une certaine postérité, comme tout un chacun le serait en pareil cas, mais, dans un autre, je restais perplexe, incrédule et sur mes gardes. En effet, ce Timothy Fastoche de pacotille arrivait-il véritablement en droite ligne du futur ? N’était-ce pas plutôt un piège du présent pour me mettre en confiance et me tirer confidence ?  En un mot comme en cent, je me retrouvais dans une circonstance similaire à la vôtre lors de la sortie de mes premiers billets au beau mitan de janvier : situation de doute, de scepticisme et de banalisation. « Bah ! Ce n’est qu’une vulgaire histoire d’anticipation ! », vous entendais-je dire de partout.
Peut-être l’est-ce, peut-être ne l’est-ce pas ! Allez savoir…

Episode 86. Mardi 06 04 2027. Le Timothy Fastoche rencontré hier n’est certes pas un fumiste, ce que son attitude des grands soirs aurait pu laisser supposer.
La longue discussion technique que nous avons développée deux bonnes heures durant désamorce tous mes doutes à son propos, tout au moins technologiques.

Je vous épargne les détails mais, grosso modo, leur Fasttime (FASToche TIMothy) est bien au-delà d’une simple application. J’avoue que de nombreuses notions me manquent pour en comprendre l’architecture. Rien de plus normal, chaque chose en son temps ! Il me faudra quelques années d'études et de recherches complémentaires pour en arriver où ils en sont.
Leur néo-recherche du moment ( néo-façon de parler, c’est en 2031, dans quatre ans, n'anticipons pas  ! ) qui vise les liaisons télépathiques, afin non seulement de programmer divers accessoires mais encore de communiquer entre nous, me sidère à tel point que, à pareille accélération, la téléportation virtuelle me parait pour le lendemain et celle de la matière pour l’après-demain, qui sait ? 
Toujours est-il que ce Timothy m’a filé d’excellents tuyaux pour la TempoTopo’. J’ai l’impression très nette que je vais bondir et rebondir dans les jours qui viennent et vous proposer les premières photos en noir et blanc d’ici la semaine prochaine, si la Démagog+ et les Faceblokoeurs me le permettent ! Moins spectaculaire peut-être sera auparavant de surfer allègrement sur le Net de 2012, d'accéder aux informations du jour et de communiquer à mon gré avec d'autres locuteurs d'alors, toutes actions encore impossibles à cette heure.
Mon avis est nettement plus mitigé quant à l’homme politique. A priori, qualifier leur mouvement de « néo-activisme citoyen » m’incite à une défiance certaine, particulièrement à cause de ce préfixe de « néo ». Je pressens mon Timothy Fastoche trop racoleur et très charismatique, deux facettes selon moi fort inquiétantes dans un monde où le pouvoir politique est devenu, soit obsolète, soit une justification vaseuse pour pontes du capital financier.
Enfin, qu’il ait réellement envoyé son hologramme au départ de l’année 2031 m’interpelle : disons que je lui laisse le bénéfice du doute, quoique je me sente quelque peu ébranlé, pas vous ?
 
 
Episode 87. Mercredi 07 04 2027. Trois uniformes blancs se manifestent tôt matin devant la porte de mon immeuble. Le plus grand ne m'est pas inconnu. Vue du haut de mon premier étage, l'autre gaillarde doit peser ses cent kilos de muscles et mesurer deux fois autant de centimètres. Pour le peu que j'en aperçois sous son costume, c'est une femme plutôt jolie, aux formes puissantes et au visage de chérubine mais à laquelle je ne me frotterais cependant guère, ni en pugilat, ni en étreinte. Sans doute est-ce le critère principal de Démagog+ lors des sélections d'embauche, ne l'ai-je pas déjà dit ?

Dans l'attente du sort qu'on me réserve, je me rassure de la présence de mon Timothy Fastoche de Gog+ parmi le triumvire. Je savais que cette procédurière de Faceblokoeuse d'avant-hier ne lâcherait pas le morceau.
De toute évidence, mon altercation avec elle avait mis près de 48 heures pour parvenir aux dossiers de la Démagog+. Fait paradoxal après des décennies de courses contre le temps, la lenteur est parfois l'un des points faibles du sytème+ mais c'est également ce qui confère à la réalité augmentée un petit relent d'humanité pas trop désagréable, à vrai dire. Du coup, mon argutie était fin prête, si toutefois on me la laisse développer !
Point ne fut besoin, je n'étais pas dans leur visée. Ma voisine, par contre...
 

"Dites-moi, Monsieur Topo... ", m'apostrophe d'en bas mon géant de Gog+ sur un ton bien peu amical pour un Timothy Fastoche protecteur, "Juliana Paderova, votre voisine, vous la connaissez ?". J'ai secoué la tête, "Non, je ne sais même pas comment elle est !", ai-je répondu, sans mentir.
De fait, lorsque dix minutes plus tard, je l'ai aperçue, pendue de guinguois comme une loque accrochée aux épaules de la gigantesque et de son collègue moins imposant, cela m'a certes rappelé la vidéo de Chatey, mais il ne me semblait pas avoir rencontré cette jeune femme auparavant, ou peut-être sur FaceBlok, parmi mes innombrables amies et amis. De quoi la pressentait-on déviante, qui le saura et qui osera le dire ?
 

De toute façon, la rue est vide à cette heure, beaucoup dorment encore. Je suis vraisemblablement le seul témoin. Mais suis-je un observateur neutre ? En quoi aurais-je influé sur les événements, une fois de plus ?

Peu importe, du reste. J'ai mieux à faire : mon appli TempoTopo' passera à la vitesse supérieure dès ce soir. Encore deux ou trois essais et quelques tests avant de naviguer confortablement sur un Internet antédaté. Demain, je rentre dans votre actualité !
 
 
Episode 88. Jeudi 08 04 2027. J'ai planché jusqu'au petit matin sur les actualités 2012, comme sur un feuilleton qu'on aborde en plein milieu. Papillonnant d'un site à l'autre, j'ai essayé d'en comprendre les tenants et aboutissants et tenté de rassembler les pièces d'un gigantesque puzzle dont je n'avais pas l'image globale. C’est passionnant, toute cette diversité des sources et de points de vue que nous ne connaissons plus guère, aujourd’hui que les opinions ont été décapées, rabotées, érodées, les unes par les autres et les autres par les unes. Nous ne sommes en effet plus informés autrement que « par ce que commentent nos amies, nos amis » (qui ont sensiblement une Pensée proche de la nôtre, forcément). La soupe uniforme qui en résulte est notre bol quotidien.

Soit. Vers une heure du matin donc, j'avais survolé les vidéos de janvier de fond en comble, et trouvé quelques informations-clés afin d'aborder la suite avec un minimum d'intelligence. Février, tout comme mars, m'ont incité ensuite à parcourir entre autre les méandres de la campagne électorale française.

 
Fatigue aidant, je mélangeais peu à peu les donnes et le brusque essor en fin de mois d'un certain Mélanchon m'avait complètement largué, à vrai dire. Un chodkawa bien tassé n'a pas suffi à me remettre sur les rails. Le discours à Toulouse sur la France Internationale avait beau être bien mené, j’ai craqué au beau mitan. J'ai dû m'assoupir, sans doute, en plein arcane de fin mars 2012, sur le coup des 4 ou 5 heures.

Un curieux sentiment me perturbe, à présent que je suis frais et dispos, c'est la nette impression de ne pas m'y retrouver, dans cette époque, comme si ma mémoire faisait défaut ou que je n'aurais jamais existé auparavant !
Aujourd’hui, en 2012, c’est le week-end Pascal qui commence. Pour moi, 15 ans plus tard, c’est un jeudi de fin de semaine, tout simplement.  Me voilà par contre émerveillé par la version augmentée de mon appli TempoTopo’, comme un gosse l’était sans doute dans sa chasse aux œufs en chocolat.  
A moi demain de bilanter et de projeter pour les jours à venir, à moi demain de me choisir une facegirl d’un jour ou deux, à moi demain …
 
Mais que faisais-je donc le dimanche de Pâques 2012 ?